(2) Un premier rendez-vous

Quelques amulettes conservées au Louvre - Pardonnez-moi, dit-il en éclatant d’un rire franc, mais ce n’est pas du tout ce que vous pensez. Je ne mélange jamais vie professionnelle et vie privée, et si je vous ai accostée, c’est dans un but purement professionnel. Je suis vraiment désolé si mon attitude vous a induite en erreur, j’aurais dû venir vous voir plus tôt, je regrette.
- Ce n’est pas grave, concéda-t-elle en se radoucissant. Mais dites-moi, vous n’êtes pas un peu jeune pour enseigner ?
- Jeune ? C’est gentil à vous ! J’aurai trente ans le mois prochain ; je ne sais pas si on peut encore dire que je suis jeune... Cependant, pour répondre à votre question, je suis étudiant, je fais une thèse en histoire de l’art, et je bénéficie d’une charge de cours à l'École du Louvre, ce qui me permet, en partie, de financer mes recherches.
- Et vous êtes spécialisé en égyptologie ?
- Tout à fait ! Je travaille sur les illustrations des papyrus funéraires. J’étudie leurs spécificités en fonction de leur époque et de leur région d’origine.
- C’est un sujet très intéressant.
- Vraiment ? Vous êtes bien la première à le penser.
- Finalement, ajouta-t-elle après quelques secondes de réflexion, j’aurais peut-être besoin de vos lumières, mais je préfèrerais que l’on en parle ailleurs.
- Vous voulez que l’on se retrouve après votre visite ? Je termine mon service dans moins d’une heure, à dix-sept heures. Il y a un café tout près d’ici, à quelques pas de la place du Palais-Royal. Cela vous conviendrait-il ?
- C’est parfait.

Au dos d’une carte de visite, il nota l’adresse du café et ses coordonnées personnelles, avant de tourner les talons. D’un naturel méfiant, Marie, qui n’acceptait jamais de rendez-vous d’inconnu, n’accordait pas aisément sa confiance. Même si elle ne lisait qu’obligeance sur le visage de l'étudiant, rien ne lui assurait que cet individu, surgi de nulle part, faisait réellement partie du personnel du Louvre. Elle avait entraperçu son badge, mais peut-être l’avait-il falsifié. Il pouvait aussi être animé de mauvaises intentions, ou simplement désireux de nouer des liens plus étroits. Ne comptant plus les déboires amoureux, les amis devenus amants et les collègues trop entreprenants, elle en arriva rapidement à la conclusion qu’il n’y avait aucune raison pour que cet homme fût différent des autres, d'autant qu'elle sortait d’une rupture douloureuse et commençait tout juste à apprécier son célibat. 

Avant de quitter les lieux, elle fit un détour par la section copte. Elle traversa la galerie déserte des terres cuites grecques, puis la rotonde d’Apollon en direction de l’entresol. En descendant les escaliers, surplombés par la Victoire de Samothrace qui terrassait par dizaines les touristes exténués, effondrés tels quels sur les marches, elle se félicita d’avoir esquivé avec une telle adresse un potentiel soupirant.

Au milieu des antiquités gréco-romaines, un portait funéraire du Fayoum capta aussitôt son attention. Contrairement à la plupart des effigies peintes sur des plaquettes de bois ou des sarcophages, celle-ci avait été accomplie avec un tel réalisme que le visage arborait une expression presque inquiétante. Une moustache drue, fondue dans une barbe en croissant, étouffait des joues creuses et une bouche aux lèvres charnues, tandis que les yeux, légèrement globuleux, semblaient tout ignorer du long cou blafard jailli de la toge romaine comme une mauvaise pousse. Mal à l’aise face au masque mortuaire éminemment expressif, auquel ne manquait que la parole, Marie jugea qu’il était temps de partir.

A dix-sept heures précises, elle sortit de la grande pyramide. La culpabilité, mêlée à un fond de curiosité, ralentissait ses pas. Si elle le souhaitait, elle pouvait encore rejoindre l’étudiant. Expertiser une amulette serait peut-être pour lui un jeu d’enfant. En outre, s’il était mu par d’autres intentions, elle pourrait facilement y remédier, puisque l’entrevue devait se dérouler dans un lieu public. Elle ouvrit son sac à main pour vérifier qu’elle avait amené l’amulette, puis décida d’honorer son rendez-vous, non qu’elle crût que sa découverte eût quelque valeur, mais parce qu’elle symbolisait pour elle le hasard qui, bien qu’elle l’eût appelé de toute son âme depuis son plus jeune âge, ne s’était jusque-là manifesté que par son absence.

Le café paraissait calme à cette heure de la journée. Philippe, qui se contorsionnait pour ne pas apparaître dans l’objectif d’un jeune napolitain, se levait pour la saluer au moment où le flash l’aveugla. Marie, en songeant à ses propres déconvenues en matière de clichés sauvages, ne put réprimer un ricanement nerveux. En s’installant à sa table, elle profita du couinement de la chaise pour camoufler un dernier piaffement. Elle le détailla alors pour la première fois.


Dans le prochain épisode, l'amulette révèlera une partie de ses secrets...
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