(23) Les graffitis des moines

Le dieu BèsSur la terrasse, nous vîmes le kiosque où les prêtres installaient la statue de la déesse Hathor lors des fêtes afin qu’elle s’unît aux rayons solaires de Râ. De là, nous gagnâmes le toit de l’édifice en suivant le chemin de la mythique procession. Pendant que Madame Gallerini s’extasiait sur la vue, je musardai dans une petite chapelle élevée sur le toit du temple. En empruntant une large rampe, nous redescendîmes de la terrasse comme l’avaient fait des siècles auparavant des centaines de prêtres en liesse. À l’extérieur du temple, nous croisâmes le dieu Bès, planté au milieu des décombres comme un espion millénaire, et nous passâmes sous plusieurs portes, dressées parmi les ruines comme les portes magiques de l’Amenti. En quête d’ombre, nous avisâmes une jolie petite église copte qui devait dater des premiers siècles de notre ère. 

À l’intérieur régnait une telle pénombre que je distinguais à peine les murs. Je m’apprêtais à ressortir lorsque Madame Gallerini m’interpella. Elle s’empara de mon bras et m’attira dans une niche sombre. Mon cœur se mit à battre précipitamment. Que faisait-elle ? Elle pointa un carré dans la muraille qui nous faisait face. Je clignai des yeux avant d’apercevoir, gravé au couteau, un poisson surmonté d’une croix. Pourquoi me montrait-elle un graffiti, vraisemblablement exécuté par un touriste ou un bédouin ? Je la regardai, éberluée. Elle m’expliqua qu’il s’agissait d’un authentique graffiti de moine , datant de l’époque copte. Le poisson sous la croix du Christ n’était autre que le poisson ichthus, symbolisant la résurrection du Christ et baptisé Iesous Christos Theou Yios Soter, « Jésus Christ, fils du Dieu Sauveur », par les premiers chrétiens d’Égypte qui en avaient fait leur emblème et un signe de reconnaissance. À ces mots, je fus prise d’un malaise. Madame Gallerini versa aussitôt un peu d’eau fraîche, puisée dans sa gourde, aux creux de ses mains, avant de les appliquer sur mon visage et sur ma nuque. Lorsque je repris conscience, ma tête reposait sur son épaule, sa bouche était si près de la mienne qu’un long frisson m’arracha un soupir.

Comme mue par quelque pressentiment, je m’approchai à nouveau du graffiti. J’étouffai un cri en reconnaissant le poisson Inet, figuré par l’amulette funéraire de la momie morcelée. Il s’agissait du même poisson, et, fait remarquable, il symbolisait l’âme tant pour les chrétiens que pour les égyptiens. Madame Gallerini, heureuse de sa découverte, cita saint Matthieu : « Jésus marchait le long du lac de Galilée, lorsqu'il vit deux frères qui étaient pêcheurs, Simon, surnommé Pierre, et son frère André ; ils pêchaient en jetant un filet dans le lac. Jésus leur dit : “Venez avec moi et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes.” » Sous le coup de l’émotion, je la serrai dans mes bras. Si elle pensa que mon rapport à la chrétienté était pour le moins étrange, elle n’en dit rien. Elle rit en se dégageant doucement, nous n’étions pas seules. Sur un monticule de pierres écroulées, devant la porte, un jeune fellah nous attendait. À notre demande, il nous indiqua un baraquement à l’entrée du site où l’on pouvait fumer la pipe autour d’un thé. Cette pause rafraîchissante nous fit le plus grand bien, même si je n’osai pas encore, comme un homme, fumer la pipe ou le narguilé. 

A suivre...

Dans le prochain épisode, l'heure des cadeaux arrive !...

Article suivantArticle plus récent Article précédentArticle plus ancien Accueil

0 commentaires: